A WINK & A PRAYER : AN INTERVIEW WITH JOHNNY THUNDERS

A WINK AND A PRAYER :
INTERVIEW AVEC JOHNNY THUNDERS
(réalisé par Nina Antonia en 1984;
traduit pour la première fois en français par Ben Astruc en 2006)
Johnny Thunders détestait donner des interviews... Il n'a jamais pu supporter que les pseudo-journalistes rock qui venaient le rencontrer ne fassent de ces (rares) entrevues que des sortes d'interrogatoires quant à sa consommation de drogues. Personne ou presque ne lui parlait jamais de musique, de souvenirs des années passées ou de projets à venir (puisque de toute façon, il était clair pour eux qu'il ne survivrait plus longtemps encore à son mode de vie...).
Nina Antonia est une des seules à avoir eu ce rare privilège de pouvoir parler avec lui avec un micro entre eux sans que l'entretien ne tourne court. Et pour cause : elle a toujours été une amie fidèle et sincère de l'intéressé, ce qui lui a d'ailleurs permis de rédiger la SEULE biographie officielle à ce jour sur Johnny T..
Voici donc retranscrite ici la plus longue des interviews entre Thunders et Antonia, réalisée en 1984, et pour vous, chers amis, traduite de l'anglais par moi-même...
Ben A.

Nina Antonia : Parle-nous un peu de toi, Johnny, de ton enfance, de comment tout a commencé, etc, etc...
Johnny Thunders : Je détestais l'école. J'étais impatient d'arrêter. Ce que j'ai fait à environ quatorze ans. Tu sais, l'école, aux Etats-Unis, c'est quelque chose de très social. Tu vois, moi, le trip gang, ça n'a jamais vraiment été mon truc. Moi, je préférais aller trainer dans les parcs du quartier... La plupart des gosses qui terminent dans des gangs le font pour en obtenir une protection, ou des bons plans, ou tout simplement parce que leurs potes sont déjà dedans, ce genre de choses... Pas moi.
J'ai grandi dans le Queens, qui est une sorte de quartier de Manhattan pour classes moyennes. A l'époque, je passais mon temps à jouer au baseball. J'ai grandi avec ma mère et ma soeur. On a vécu dans un une-pièce-et-demie jusqu'à ce que j'ai douze ou treize ans. Alors, avec ma grand-mère qui était tout juste veuve, on a tous emménagé ensemble dans une grande maison. Je suis resté là jusqu'à mes quinze ans, et puis ma mère s'est remariée et je les ai quittés pour me trouver mon propre appartement...
C'était vraiment bien d'avoir une soeur plus grande que moi. J'écoutais ses disques, il y avait beaucoup de girl-bands des années 60, comme les Shangri-La's, les Ronettes, les Crystals, les Angels... Et puis Eddie Cochran, Gene Vincent... Tout gamin, j'adorais déjà la musique, ça a toujours été très important.
Nina Antonia : Tu devais être assez jeune la toute première fois que tu es venu à Londres ?
Johnny Thunders : J'était tout minot alors. C'était vers 69... Un pote à moi bossait à New York pour un magazine, et une fois à Londres, je me suis servi de sa carte de presse pour que moi et ma copine de l'époque puissions aller voir gratis tous les groupes du moment. On a dû en voir dans les cinquante ou soixante ! Je me rappelle surtout d'être allé voir Tyrannausaurus Rex, et qu'à peine rentré à New York, je me suis mis à la musique...

Nina Antonia : Les New York Dolls ont donc été ton premier groupe ?
Johnny Thunders : Ouais, plus ou moins... Et d'ailleurs on s'est d'abord appelé Actress.
Nina Antonia : Ca t'ennuie de nous parler un peu de toute cette époque de ta vie qu'a été celle des Dolls ?
Johnny Thunders : Et bien... non, ça m'ennuie pas... mais, tu sais, c'est le genre de questions qu'on m'a posée un million de fois. Et pourtant, à l'époque, il n'y avait pas grand monde qui semblait vraiment s'intéresser à ce qu'on faisait, mais je crois que c'est souvent comme ça, non ? Et qu'est-ce qui reste de tout ça ? Depuis, ça m'arrive de jouer de temps en temps avec Jerry Nolan, et ça m'est aussi arrivé d'avoir Sylvain Sylvain dans un de mes groupes. J'ai même joué un petit peu avec David Johansen. Quant à Arthur Kane, je ne le vois plus, mais il faut dire que plus personne ne le voit plus. Il parait qu'il s'est marié et qu'il crèche quelque part sur Brooklyn. Dieu seul le sait...
Tu sais, d'avoir participé à tout ça a été fantastique. Au début, on a tous vraiment pris notre pied. Les Dolls ont fait quelques super concerts, on a même joué pour Halloween au Waldorf Astoria, quand même un des plus grands hôtels de New York ! Et on a toujours eu un public dingue... Tous ces allumés et ces excentriques qui venaient nous voir avec toutes sortes de fringues et de maquillages terribles... Les Dolls ont lancé pas mal de styles. Et je crois qu'on est allé aussi loin qu'on a pu.
Un peu avant la fin Malcolm McLaren a commencé à nous manager... Il s'est mis en tête de nous faire porter des cuirs rouges et tout un merdier avec. Mais moi et Jerry, on pensait qu'avant tout, c'était quand même plus important de mettre un nouveau répertoire au point. On avait cinq ou six nouveaux morceaux, et on voulait remonter les bosser à New York (on était alors en tournée en Floride). David n'était pas de cet avis, il préférait rester avec Malcolm, alors moi et Jerry on s'est tout simplement barré... C'est comme ça que ça s'est fini.
Franchement, l'influence des Dolls est énorme, même encore aujourd'hui.
Nina Antonia : Parle-nous un peu des Heartbreakers.
Johnny Thunders : Et bien... Comme je te l'ai dit, moi et Jerry, on est revenu à New York. Et là, on a rencontré Richard Hell. Il venait tout juste de quitter son groupe, Television. On s'est dit que lui et nous ça pourrait marcher, et ça été le cas, du moins pour un temps... Et puis on a "trouvé" Walter Lure, il était alors guitariste des Demons. On le leur a littéralement volé !
Richard avait un vrai problème d'égo. Il voulait chanter tous les morceaux lui-même. C'était pas vraiment gratifiant pour moi et Walter de ne chanter qu'une seule chanson chacun par concert... J'avais trop longtemps été dans l'ombre d'un leader pour accepter ça. Quand il a compris que je n'en resterais pas là, Richard a essayé de liguer les autres contre moi pour me foutre dehors. Mais il ne connaissait pas Jerry... Et finalement c'est lui qui s'est fait jeter. On l'a remplacé par Billy Rath, et ça l'a tout de suite beaucoup mieux fait.
C'est comme ça qu'on commencé les Heartbreakers. Ensuite Leee Black Childers est devenu notre manager. On s'est mis à jouer au Max's Kansas City, au CBGB's, n'importe où... Et partout où on passait, les salles affichaient complet...

Nina Antonia : Mais pourtant, vous avez eu quelques problèmes pour obtenir un véritable contrat avec une société de production...
Johnny Thunders : Quelques problèmes...? Tu parles ! La majorité des compagnies cherchaient pourtant à signer n'importe qui, mais nous, on avait une telle réputation... Beaucoup de gens nous accusaient moi et Jerry d'avoir foutu les New York Dolls en l'air. Et bien sûr la presse se régalait avec les histoires de drogues et de cul des Heartbreakers... Les compagnies de disques s'imaginaient que tout ce qui nous intéressait, c'était d'obtenir une avance de leur part pour qu'on aille se défoncer et crever dans un coin... Le fait est qu'on foutait vraiment les jetons à tout le monde... Nous, on voulait juste pouvoir enregistrer des disques, c'est tout... Mais ce que les compagnies de disques voulaient, c'étaient des groupes qu'elles pouvaient contrôler, et ce n'était pas vraiment notre cas. Alors quand Malcolm nous a invités à venir en Angleterre pour participer au Anarchy Tour, bien sûr on a accepté et on y est allé... et ça a vraiment été un super moment. C'était quelque chose de nouveau, et ça faisait du bien.
Nina Antonia : Et alors vous avez décroché un contrat ?
Johnny Thunders : Oui, on a fait L.A.M.F. pour Track Records. Au début, ça s'est très bien passé, mais ils nous cachaient qu'ils avaient pas mal de problèmes, avec les impôts ou ce genre de conneries typiques du business rock, et on ne s'en est pas rendu compte avant un certain temps...
Nina Antonia : Est-ce que ça été une des raisons de la séparation des Heartbreakers ?
Johnny Thunders : Je pense que ça a dû jouer un rôle, entre autres... Mais c'est surtout arrivé parce qu'aucun d'entre nous n'était satisfait du mix de l'album. Tout s'était super bien passé quand on avait joué les morceaux en studio, ça sonnait parfaitement bien, mais quand on nous a rendu les bandes, tout avait été bousillé. On a quand même mixé le tout, et ensuite je suis rentré à New York. Alors Walter, qui était toujours en Angleterre, s'est mis à tout remixer mais il tout foiré. Puis Jerry s'est ramené pour essayer à son tour. En fait, à un certain moment, plus personne ne savait qui faisait quoi. Et puis l'album a fini par sortir, sans qu'on sache qui était responsable de quoi... Et ça m'a pris des années pour pouvoir retourner en studio retravailler le tout, pour que Jungle Records puisse le rééditer. En tout cas, comme je disais, ça a mal tourné et Jerry a quitté le groupe. Walter et Billy ont alors fait quelques singles ensemble, je crois, et moi, je suis resté en Angleterre pour enregistrer un album solo avec Real Records.
Nina Antonia : Ce qui a donné So Alone...
Johnny Thunders ... En effet. Pour cet album, j'ai pu pour la première fois enregistrer deux ballades. Que j'avais écrites depuis un moment déjà, mais qui n'auraient pas eu leur place sur un disque des Heartbreakers.
Nina Antonia : Qu'es-tu devenu après So Alone ?
Johnny Thunders : Je me suis évaporé... En fait, je suis retourné aux Etats-Unis, et je me suis essayé à la vie de famille. J'ai eu trois fils : Vito, Dino et Petit Johnny. Mais je n'ai pas fait que ça... J'ai bougé jusqu'à Detroit où j'ai rencontré Wayne Kramer, et on lancé Gang War. C'aurait pu être un super groupe, mais ça n'a pas fonctionné. En fait, moi et Wayne, nous sommes de deux générations différentes, et du coup, on ne se comprenait pas. Ce projet était une bonne idée... mais une idée n'est pas toujours suffisante.

Nina Antonia : Penses-tu que ta vie comme ta carrière auraient été plus faciles sans l'héroine ?
Johnny Thunders : Evidemment. D'une certaine manière, ça ne m'a jamais réjoui non plus d'être trop éclaté pour faire quoi que ce soit, que ce soit à cause des drogues et de n'importe quoi d'autre. En fait, je crois que personne n'aime vraiment cette merde. Tu vois, jamais je ne conseillerais à quelqu'un de goûter à l'héroine. Tout ce que ça fait, c'est te foutre en l'air. Mais d'un autre côté, je suis pas très bien placé non plus pour prêcher l'abstinence. Je ne me vois pas expliquer aux gens comment ils doivent vivre leur vie. Tu vois, moi, j'étais très jeune quand j'ai commencé l'héroine. Jeune et innocent, comme on dit... Et je croyais tout savoir, comme c'est souvent le cas à cet âge, pas vrai ? Mais je ne savais rien de rien, et je n'en ai jamais rien eu à foutre. Je n'ai jamais eu personne pour me mettre en garde, pour me dire que je faisais une connerie... Je devais avoir dans les dix-huit ans quand j'ai commencé. J'ai essayé et j'ai aimé ça, et malgré tout, je n'arrive pas à regretter d'avoir goûté. En fait, je... j'aimais me défoncer, tu vois ? Pour moi, c'était prendre du bon temps, se défoncer et jouer du rock'n'roll... mais en fait, pas du tout. J'ai seulement réalisé ça quand j'ai commencé à jouer sans défonce. En fait, je me suis rendu compte que finalement je pouvais faire d'aussi bons concerts sans me cartonner la tête que dans les pires états... Suffit d'en prendre conscience pour commencer à fonctionner comme ça, pas vrai ? De la même façon, c'est quand tu en viens à arrêter que tu te rends compte des problêmes que t'as. Tu vois, moi, j'ai dû passer par toutes sortes de programmes méthadone et c'est... horrible, de vraiment ouvrir les yeux sur ta situation. Les drogues te mettent dans un cocon, elles t'isolent de la réalité, elles te coupent du monde. Mais tes problêmes sont toujours là. Et quand finalement tu te débarrasses des drogues, tout ce qu'il te reste, c'est tes bonnes vieilles emmerdes.
Nina Antonia : Est-ce que c'est quelque chose qui t'énerve que les gens préferent voir la légende plutôt que l'homme ?
Johnny Thunders : Je m'en tape... Moi, je monte sur scène pour me faire un peu de fric et faire danser les gosses. Je joue pour tous ces gamins qui viennent m'entendre jouer de la guitare. Peut-être que dans mon public certains viennent me voir parce qu'ils ont lu un scandale ou entendu dire quelque chose sur moi, mais il n'y en a pas tant que ça. Les journalistes écrivent un peu ce qu'ils veulent, et les gens aussi croient ce qu'ils veulent bien croire. Moi, je n'ai confiance en rien ni personne si ce n'est en moi-même. Et je ne lis jamais rien de ce qu'on écrit sur moi... ça pourrait déformer ma vision des choses.
Nina Antonia : As-tu l'impression d'avoir changé avec les années ?
Johnny Thunders : Pas par rapport à la musique, en tout cas : je ne suis toujours pas prêt à me vendre, et du coup, je ne suis toujours pas prêt d'être riche. Mais j'ai sans doute changé sur certains points, comme la façon dont j'écris mes chansons... Avant j'écrivais énormément de morceaux sur des choses plutôt que sur des gens, c'est-à-dire que par exemple je choisissais beaucoup de mes copines grâce à leurs chaussures ! Si elles en avaient de jolies alors elles pouvaient m'intéresser ! C'est dingue, mais enfin... Un autre exemple de ce qui m'inspirait : mes tatouages. J'en étais fou. Depuis l'enfance, j'en avais toujours voulu, alors plus tard j'ai fini par le faire. Des fois il m'arrive de regretter les avoir... mais... tu sais, j'ai changé, je crois, et maintenant, je préfère rester à la maison devant une vidéo, ce genre de trucs... Bref, j'écrivais sur tout ça.

Nina Antonia : Es-tu satisfait de la façon dont la carrière évolue actuellement ?
Johnny Thunders : Tout va tellement vite maintenant que c'est dur de se sentir vraiment satisfait. J'ai fait tellement de choses depuis So Alone... J'ai joué partout dans le monde, et j'ai fait pas mal de disques... Je me suis même essayé au cinéma. En fait, c'est le meilleur exemple de tout ce que j'ai pu faire, ce film auquel je viens de participer à Paris : c'est à propos d'une rock star américaine qui essaye d'arrêter l'héroine et tout le merdier qui va avec, tu vois ? A ce moment-là, je devais participer aussi à un film de gangters, quelque chose de très violent, dans le scénario je devais tuer au moins vingt-cinq personnes... Ce qui s'est passé, c'est que le financement de celui-là a fini par tomber à l'eau, le gars qui s'en occupait s'est fait choper avec un kilo de cocaine et il a dû prendre dans les dix ans de taule... Dans ce genre de business on ne peut jamais savoir ce qui va se passer...
... J'aime bien vivre à Paris ou à Londres, mais New York reste mon vrai foyer. J'adore y repasser avec mon bon vieux groupe, là-bas ils ont tellement l'habitude de me voir moi et Jerry Nolan... Pour la prochaine fois, j'ai tout un tas de nouvelles chansons. Et j'aimerais commencer le concert en chantant "New York New York" en smoking... Tu sais, il faut toujours se renouveller. C'est pour ça que j'ai fait l'album Hurt Me, et pour ça aussi que j'ai produit d'autres groupes. Comme Justin Trouble par exemple, ou ce groupe français, The Untouchables... Je vais aussi faire un single avec Patti Palladin, "Crawfish", c'est une reprise d'un morceau d'Elvis de son album King Creole. Comme tu peux le voir, tout a l'air de bien de passer, mais en fait on ne peut jamais savoir... Parce que tu peux à peine avoir confiance en toi-même... Et il te faut en plus avoir un oeil sur tout le monde. C'est dur de s'en sortir. Quand j'ai commencé les Dolls, aucun de nos managers ne croyaient vraiment en nous, ils n'étaient là que pour le fric. Ils m'ont montré combien un manager peut être froid et calculateur. Déjà je n'arrivais pas à comprendre ce que des gens comme ça faisaient dans le monde du rock'n'roll... Tu sais, ça a toujours été très dur de réussir à faire confiance à quiconque dans ce milieu. Et à l'époque nous étions très jeunes, et nous ne savions pas vraiment ce que nous faisions. On nous a vraiment, vraiment traités de façon répugnante. Et quand j'ai lancé les Heartbreakers, ça a été la même. Ca me sidérait de voir comment certaines personnes se foutaient de nous... Et quand j'ai fait So Alone avec Dave Hill, et pourtant je l'aimais bien, tout s'est passé de la même façon, ça a juste été un autre scénario de comment se faire avoir. C'est tellement moche, cette façon de se servir des gens. Tu sais, c'est vraiment un milieu très dur, que tu sois au courant ou pas de comment ça fonctionne. En fait... je dirais même que c'est un milieu complétement pourri. Etre là-dedans, c'est pire que faire le trottoir...
Nina Antonia : Et où en es-tu aujourd'hui ?
Johnny Thunders : Maintenant j'essaie de voir les choses de façon positive. J'ai Christopher (Giercke, NdT) qui me manage, et c'est quelque chose de très bien pour moi. Il s'occupe vraiment de moi comme un ami. Et crois-moi, c'est bien la première fois qu'un manager devient un vrai pote. En général, c'est loin d'être toujours le cas avec les autres, et tu as toujours des emmerdes...
Moi, si je peux jouer chaque soirée d'une tournée avec les mêmes amplis et le même équipement, alors ça suffit à mon bonheur... C'est si frustrant de jouer chaque soir avec du matos différent... et chaque soir c'est différent.

(Interview réalisée en 1984 par Nina Antonia; source : In Cold Blood, Jungle Editions...)
... et en bonus, ces quelques petites curiosités graphiques d'un certain goût ( ! ) :




... à J.T. (1952-1991)
Johnny Thunders : Je détestais l'école. J'étais impatient d'arrêter. Ce que j'ai fait à environ quatorze ans. Tu sais, l'école, aux Etats-Unis, c'est quelque chose de très social. Tu vois, moi, le trip gang, ça n'a jamais vraiment été mon truc. Moi, je préférais aller trainer dans les parcs du quartier... La plupart des gosses qui terminent dans des gangs le font pour en obtenir une protection, ou des bons plans, ou tout simplement parce que leurs potes sont déjà dedans, ce genre de choses... Pas moi.
J'ai grandi dans le Queens, qui est une sorte de quartier de Manhattan pour classes moyennes. A l'époque, je passais mon temps à jouer au baseball. J'ai grandi avec ma mère et ma soeur. On a vécu dans un une-pièce-et-demie jusqu'à ce que j'ai douze ou treize ans. Alors, avec ma grand-mère qui était tout juste veuve, on a tous emménagé ensemble dans une grande maison. Je suis resté là jusqu'à mes quinze ans, et puis ma mère s'est remariée et je les ai quittés pour me trouver mon propre appartement...
C'était vraiment bien d'avoir une soeur plus grande que moi. J'écoutais ses disques, il y avait beaucoup de girl-bands des années 60, comme les Shangri-La's, les Ronettes, les Crystals, les Angels... Et puis Eddie Cochran, Gene Vincent... Tout gamin, j'adorais déjà la musique, ça a toujours été très important.
Nina Antonia : Tu devais être assez jeune la toute première fois que tu es venu à Londres ?
Johnny Thunders : J'était tout minot alors. C'était vers 69... Un pote à moi bossait à New York pour un magazine, et une fois à Londres, je me suis servi de sa carte de presse pour que moi et ma copine de l'époque puissions aller voir gratis tous les groupes du moment. On a dû en voir dans les cinquante ou soixante ! Je me rappelle surtout d'être allé voir Tyrannausaurus Rex, et qu'à peine rentré à New York, je me suis mis à la musique...

Nina Antonia : Les New York Dolls ont donc été ton premier groupe ?
Johnny Thunders : Ouais, plus ou moins... Et d'ailleurs on s'est d'abord appelé Actress.
Nina Antonia : Ca t'ennuie de nous parler un peu de toute cette époque de ta vie qu'a été celle des Dolls ?
Johnny Thunders : Et bien... non, ça m'ennuie pas... mais, tu sais, c'est le genre de questions qu'on m'a posée un million de fois. Et pourtant, à l'époque, il n'y avait pas grand monde qui semblait vraiment s'intéresser à ce qu'on faisait, mais je crois que c'est souvent comme ça, non ? Et qu'est-ce qui reste de tout ça ? Depuis, ça m'arrive de jouer de temps en temps avec Jerry Nolan, et ça m'est aussi arrivé d'avoir Sylvain Sylvain dans un de mes groupes. J'ai même joué un petit peu avec David Johansen. Quant à Arthur Kane, je ne le vois plus, mais il faut dire que plus personne ne le voit plus. Il parait qu'il s'est marié et qu'il crèche quelque part sur Brooklyn. Dieu seul le sait...
Tu sais, d'avoir participé à tout ça a été fantastique. Au début, on a tous vraiment pris notre pied. Les Dolls ont fait quelques super concerts, on a même joué pour Halloween au Waldorf Astoria, quand même un des plus grands hôtels de New York ! Et on a toujours eu un public dingue... Tous ces allumés et ces excentriques qui venaient nous voir avec toutes sortes de fringues et de maquillages terribles... Les Dolls ont lancé pas mal de styles. Et je crois qu'on est allé aussi loin qu'on a pu.
Un peu avant la fin Malcolm McLaren a commencé à nous manager... Il s'est mis en tête de nous faire porter des cuirs rouges et tout un merdier avec. Mais moi et Jerry, on pensait qu'avant tout, c'était quand même plus important de mettre un nouveau répertoire au point. On avait cinq ou six nouveaux morceaux, et on voulait remonter les bosser à New York (on était alors en tournée en Floride). David n'était pas de cet avis, il préférait rester avec Malcolm, alors moi et Jerry on s'est tout simplement barré... C'est comme ça que ça s'est fini.
Franchement, l'influence des Dolls est énorme, même encore aujourd'hui.
Nina Antonia : Parle-nous un peu des Heartbreakers.
Johnny Thunders : Et bien... Comme je te l'ai dit, moi et Jerry, on est revenu à New York. Et là, on a rencontré Richard Hell. Il venait tout juste de quitter son groupe, Television. On s'est dit que lui et nous ça pourrait marcher, et ça été le cas, du moins pour un temps... Et puis on a "trouvé" Walter Lure, il était alors guitariste des Demons. On le leur a littéralement volé !
Richard avait un vrai problème d'égo. Il voulait chanter tous les morceaux lui-même. C'était pas vraiment gratifiant pour moi et Walter de ne chanter qu'une seule chanson chacun par concert... J'avais trop longtemps été dans l'ombre d'un leader pour accepter ça. Quand il a compris que je n'en resterais pas là, Richard a essayé de liguer les autres contre moi pour me foutre dehors. Mais il ne connaissait pas Jerry... Et finalement c'est lui qui s'est fait jeter. On l'a remplacé par Billy Rath, et ça l'a tout de suite beaucoup mieux fait.
C'est comme ça qu'on commencé les Heartbreakers. Ensuite Leee Black Childers est devenu notre manager. On s'est mis à jouer au Max's Kansas City, au CBGB's, n'importe où... Et partout où on passait, les salles affichaient complet...

Nina Antonia : Mais pourtant, vous avez eu quelques problèmes pour obtenir un véritable contrat avec une société de production...
Johnny Thunders : Quelques problèmes...? Tu parles ! La majorité des compagnies cherchaient pourtant à signer n'importe qui, mais nous, on avait une telle réputation... Beaucoup de gens nous accusaient moi et Jerry d'avoir foutu les New York Dolls en l'air. Et bien sûr la presse se régalait avec les histoires de drogues et de cul des Heartbreakers... Les compagnies de disques s'imaginaient que tout ce qui nous intéressait, c'était d'obtenir une avance de leur part pour qu'on aille se défoncer et crever dans un coin... Le fait est qu'on foutait vraiment les jetons à tout le monde... Nous, on voulait juste pouvoir enregistrer des disques, c'est tout... Mais ce que les compagnies de disques voulaient, c'étaient des groupes qu'elles pouvaient contrôler, et ce n'était pas vraiment notre cas. Alors quand Malcolm nous a invités à venir en Angleterre pour participer au Anarchy Tour, bien sûr on a accepté et on y est allé... et ça a vraiment été un super moment. C'était quelque chose de nouveau, et ça faisait du bien.
Nina Antonia : Et alors vous avez décroché un contrat ?
Johnny Thunders : Oui, on a fait L.A.M.F. pour Track Records. Au début, ça s'est très bien passé, mais ils nous cachaient qu'ils avaient pas mal de problèmes, avec les impôts ou ce genre de conneries typiques du business rock, et on ne s'en est pas rendu compte avant un certain temps...
Nina Antonia : Est-ce que ça été une des raisons de la séparation des Heartbreakers ?
Johnny Thunders : Je pense que ça a dû jouer un rôle, entre autres... Mais c'est surtout arrivé parce qu'aucun d'entre nous n'était satisfait du mix de l'album. Tout s'était super bien passé quand on avait joué les morceaux en studio, ça sonnait parfaitement bien, mais quand on nous a rendu les bandes, tout avait été bousillé. On a quand même mixé le tout, et ensuite je suis rentré à New York. Alors Walter, qui était toujours en Angleterre, s'est mis à tout remixer mais il tout foiré. Puis Jerry s'est ramené pour essayer à son tour. En fait, à un certain moment, plus personne ne savait qui faisait quoi. Et puis l'album a fini par sortir, sans qu'on sache qui était responsable de quoi... Et ça m'a pris des années pour pouvoir retourner en studio retravailler le tout, pour que Jungle Records puisse le rééditer. En tout cas, comme je disais, ça a mal tourné et Jerry a quitté le groupe. Walter et Billy ont alors fait quelques singles ensemble, je crois, et moi, je suis resté en Angleterre pour enregistrer un album solo avec Real Records.
Nina Antonia : Ce qui a donné So Alone...
Johnny Thunders ... En effet. Pour cet album, j'ai pu pour la première fois enregistrer deux ballades. Que j'avais écrites depuis un moment déjà, mais qui n'auraient pas eu leur place sur un disque des Heartbreakers.
Nina Antonia : Qu'es-tu devenu après So Alone ?
Johnny Thunders : Je me suis évaporé... En fait, je suis retourné aux Etats-Unis, et je me suis essayé à la vie de famille. J'ai eu trois fils : Vito, Dino et Petit Johnny. Mais je n'ai pas fait que ça... J'ai bougé jusqu'à Detroit où j'ai rencontré Wayne Kramer, et on lancé Gang War. C'aurait pu être un super groupe, mais ça n'a pas fonctionné. En fait, moi et Wayne, nous sommes de deux générations différentes, et du coup, on ne se comprenait pas. Ce projet était une bonne idée... mais une idée n'est pas toujours suffisante.

Nina Antonia : Penses-tu que ta vie comme ta carrière auraient été plus faciles sans l'héroine ?
Johnny Thunders : Evidemment. D'une certaine manière, ça ne m'a jamais réjoui non plus d'être trop éclaté pour faire quoi que ce soit, que ce soit à cause des drogues et de n'importe quoi d'autre. En fait, je crois que personne n'aime vraiment cette merde. Tu vois, jamais je ne conseillerais à quelqu'un de goûter à l'héroine. Tout ce que ça fait, c'est te foutre en l'air. Mais d'un autre côté, je suis pas très bien placé non plus pour prêcher l'abstinence. Je ne me vois pas expliquer aux gens comment ils doivent vivre leur vie. Tu vois, moi, j'étais très jeune quand j'ai commencé l'héroine. Jeune et innocent, comme on dit... Et je croyais tout savoir, comme c'est souvent le cas à cet âge, pas vrai ? Mais je ne savais rien de rien, et je n'en ai jamais rien eu à foutre. Je n'ai jamais eu personne pour me mettre en garde, pour me dire que je faisais une connerie... Je devais avoir dans les dix-huit ans quand j'ai commencé. J'ai essayé et j'ai aimé ça, et malgré tout, je n'arrive pas à regretter d'avoir goûté. En fait, je... j'aimais me défoncer, tu vois ? Pour moi, c'était prendre du bon temps, se défoncer et jouer du rock'n'roll... mais en fait, pas du tout. J'ai seulement réalisé ça quand j'ai commencé à jouer sans défonce. En fait, je me suis rendu compte que finalement je pouvais faire d'aussi bons concerts sans me cartonner la tête que dans les pires états... Suffit d'en prendre conscience pour commencer à fonctionner comme ça, pas vrai ? De la même façon, c'est quand tu en viens à arrêter que tu te rends compte des problêmes que t'as. Tu vois, moi, j'ai dû passer par toutes sortes de programmes méthadone et c'est... horrible, de vraiment ouvrir les yeux sur ta situation. Les drogues te mettent dans un cocon, elles t'isolent de la réalité, elles te coupent du monde. Mais tes problêmes sont toujours là. Et quand finalement tu te débarrasses des drogues, tout ce qu'il te reste, c'est tes bonnes vieilles emmerdes.
Nina Antonia : Est-ce que c'est quelque chose qui t'énerve que les gens préferent voir la légende plutôt que l'homme ?
Johnny Thunders : Je m'en tape... Moi, je monte sur scène pour me faire un peu de fric et faire danser les gosses. Je joue pour tous ces gamins qui viennent m'entendre jouer de la guitare. Peut-être que dans mon public certains viennent me voir parce qu'ils ont lu un scandale ou entendu dire quelque chose sur moi, mais il n'y en a pas tant que ça. Les journalistes écrivent un peu ce qu'ils veulent, et les gens aussi croient ce qu'ils veulent bien croire. Moi, je n'ai confiance en rien ni personne si ce n'est en moi-même. Et je ne lis jamais rien de ce qu'on écrit sur moi... ça pourrait déformer ma vision des choses.
Nina Antonia : As-tu l'impression d'avoir changé avec les années ?
Johnny Thunders : Pas par rapport à la musique, en tout cas : je ne suis toujours pas prêt à me vendre, et du coup, je ne suis toujours pas prêt d'être riche. Mais j'ai sans doute changé sur certains points, comme la façon dont j'écris mes chansons... Avant j'écrivais énormément de morceaux sur des choses plutôt que sur des gens, c'est-à-dire que par exemple je choisissais beaucoup de mes copines grâce à leurs chaussures ! Si elles en avaient de jolies alors elles pouvaient m'intéresser ! C'est dingue, mais enfin... Un autre exemple de ce qui m'inspirait : mes tatouages. J'en étais fou. Depuis l'enfance, j'en avais toujours voulu, alors plus tard j'ai fini par le faire. Des fois il m'arrive de regretter les avoir... mais... tu sais, j'ai changé, je crois, et maintenant, je préfère rester à la maison devant une vidéo, ce genre de trucs... Bref, j'écrivais sur tout ça.

Nina Antonia : Es-tu satisfait de la façon dont la carrière évolue actuellement ?
Johnny Thunders : Tout va tellement vite maintenant que c'est dur de se sentir vraiment satisfait. J'ai fait tellement de choses depuis So Alone... J'ai joué partout dans le monde, et j'ai fait pas mal de disques... Je me suis même essayé au cinéma. En fait, c'est le meilleur exemple de tout ce que j'ai pu faire, ce film auquel je viens de participer à Paris : c'est à propos d'une rock star américaine qui essaye d'arrêter l'héroine et tout le merdier qui va avec, tu vois ? A ce moment-là, je devais participer aussi à un film de gangters, quelque chose de très violent, dans le scénario je devais tuer au moins vingt-cinq personnes... Ce qui s'est passé, c'est que le financement de celui-là a fini par tomber à l'eau, le gars qui s'en occupait s'est fait choper avec un kilo de cocaine et il a dû prendre dans les dix ans de taule... Dans ce genre de business on ne peut jamais savoir ce qui va se passer...
... J'aime bien vivre à Paris ou à Londres, mais New York reste mon vrai foyer. J'adore y repasser avec mon bon vieux groupe, là-bas ils ont tellement l'habitude de me voir moi et Jerry Nolan... Pour la prochaine fois, j'ai tout un tas de nouvelles chansons. Et j'aimerais commencer le concert en chantant "New York New York" en smoking... Tu sais, il faut toujours se renouveller. C'est pour ça que j'ai fait l'album Hurt Me, et pour ça aussi que j'ai produit d'autres groupes. Comme Justin Trouble par exemple, ou ce groupe français, The Untouchables... Je vais aussi faire un single avec Patti Palladin, "Crawfish", c'est une reprise d'un morceau d'Elvis de son album King Creole. Comme tu peux le voir, tout a l'air de bien de passer, mais en fait on ne peut jamais savoir... Parce que tu peux à peine avoir confiance en toi-même... Et il te faut en plus avoir un oeil sur tout le monde. C'est dur de s'en sortir. Quand j'ai commencé les Dolls, aucun de nos managers ne croyaient vraiment en nous, ils n'étaient là que pour le fric. Ils m'ont montré combien un manager peut être froid et calculateur. Déjà je n'arrivais pas à comprendre ce que des gens comme ça faisaient dans le monde du rock'n'roll... Tu sais, ça a toujours été très dur de réussir à faire confiance à quiconque dans ce milieu. Et à l'époque nous étions très jeunes, et nous ne savions pas vraiment ce que nous faisions. On nous a vraiment, vraiment traités de façon répugnante. Et quand j'ai lancé les Heartbreakers, ça a été la même. Ca me sidérait de voir comment certaines personnes se foutaient de nous... Et quand j'ai fait So Alone avec Dave Hill, et pourtant je l'aimais bien, tout s'est passé de la même façon, ça a juste été un autre scénario de comment se faire avoir. C'est tellement moche, cette façon de se servir des gens. Tu sais, c'est vraiment un milieu très dur, que tu sois au courant ou pas de comment ça fonctionne. En fait... je dirais même que c'est un milieu complétement pourri. Etre là-dedans, c'est pire que faire le trottoir...
Nina Antonia : Et où en es-tu aujourd'hui ?
Johnny Thunders : Maintenant j'essaie de voir les choses de façon positive. J'ai Christopher (Giercke, NdT) qui me manage, et c'est quelque chose de très bien pour moi. Il s'occupe vraiment de moi comme un ami. Et crois-moi, c'est bien la première fois qu'un manager devient un vrai pote. En général, c'est loin d'être toujours le cas avec les autres, et tu as toujours des emmerdes...
Moi, si je peux jouer chaque soirée d'une tournée avec les mêmes amplis et le même équipement, alors ça suffit à mon bonheur... C'est si frustrant de jouer chaque soir avec du matos différent... et chaque soir c'est différent.

(Interview réalisée en 1984 par Nina Antonia; source : In Cold Blood, Jungle Editions...)
... et en bonus, ces quelques petites curiosités graphiques d'un certain goût ( ! ) :




... à J.T. (1952-1991)
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