Patrick Eudeline, "Mauvaise Etoile" : album de l'année ou imposture ?
PATRICK EUDELINE : CARICATURE OU GENIE AUTHENTIQUE ?

La sortie en mars dernier de son album "Mauvaise Etoile" et du clip éponyme réalisé par son amie Virginie Despentes m'a fait prendre conscience que Patrick Eudeline est une personnalité qui ne laisse pas indifférent. Et de loin. Parcourir les commentaires des quelques sites et blogs du Web consacrés à la dernière oeuvre du personnage m'a en effet suffi pour me rendre compte que bien peu de gens apparemment goûtent ce genre de littérature musicale... et ne se gênent pas pour aller le clamer haut et fort sur le Net, et souvent avec beaucoup plus de terminologie insultante que de véritables arguments...
(Cela dit, heureusement que les petits écrivaillons de salon de l'Organe n'en aient pas fait une chronique...)
Et pourtant, y a-t-il vraiment là de quoi lyncher Eudeline et sa petite clique ?
Car ce disque est pourtant très très loin d'être ce que beaucoup n'hésitent pas à appeler une nullité... Bien au contraire. Peu de titres dignes de la FM, certes ! peu de nouveauté technique ou de production géantissime réalisée par je ne sais quel requin de studio, rien de vraiment renversant a-priori... Et pourtant il se dégage de cette galette un petit quelque chose d'inespéré, fragile et sincère, une petite lueur (insolente ?) de créativité. Comme une petite flamme échappée d'un autre temps, qui, on se demande bien comment, réussit à briller (pour certains yeux avertis) dans le vide sordide de notre époque... Cela doit s'appeler l'authenticité. Ou quelque chose comme ça... La sincèrité peut-être...
Car Eudeline y croit. De la même façon qu'il chante, c'est-à-dire avec toute son âme, tout son corps, d'une voix mal assurée, tremblotante, blessée, d'une voix blanche qui en a trop traversé, mais qui n'est pas pour autant victime, seulement un vieux témoin.

"Mauvaise Etoile" est un cas à part... Car si ce n'est evidemment pas un coup d'essai pour Eudeline, qui est dans le milieu de la chose rock depuis le début des seventies, il ne s'agit pas pour autant d'un énième album. Le second en fait. En trente-cinq ans... Car à part une petite poignée de singles avec Asphalt Jungle puis une tentative solo (pour mémoire : "Dès Demain" en 82), il aura fallu attendre 1995 pour un premier LP : "Patrick Eudeline & Myriam", aujourd'hui épuisé (la boîte a fait faillite !). Le ton était alors, selon la définition même de son auteur, "blues gothique"... En tout cas pas vraiment dans la veine punk des faits d'arme d'Asphalt Jungle. Une surprise donc, déjà.
Mais pas non plus une réussite à la hauteur de cette "Mauvaise Etoile"...
Concrètement, que trouve-t-on dans cet album ? Selon les petits bobos de salon qui, ivres d'esprit de contradiction, se jettent sur tout et n'importe quoi pour en faire de la charpie, et de l'avis de ce genre de tristes créatures, il n'y aurait rien de bon (ou même rien tout court) à tirer de ce disque... Dieu, que les petits gauchistes réac' des années 2000 sont durs quant ils ne regardent plus Canal+...
Et sourds ! Car quoi, merde ! Saperlotte ! Mille millions de mille sabords !!! Ce foutu disque est à mille lieues au bas mot de la grande majorité de la production française (rock ou pas) de ces dernières années !!!!!! Faut-il donc être sourd (et/ou borné) pour ne pas s'en rendre compte !
Et donc, que trouve-t-on ici ?
Au hasard : "Comme Disait L'Ami Johnny Rotten" : d'impeccables lignes d'orgue, soutenues par une batterie presque caressée, soulignent parfaitement un phrasé délicieusement tremblotant... et la voix de l'ami Daniel Darc, parfait contrepoint aux hésitations vocales de notre antihéros... Un pur moment de grâce décadente... Si ! Si !
"Mauvaise Etoile" : là, c'est toute une histoire, bien sûr d'abord à cause du clip signé Virginie Despentes (Madame-"Baise Moi" pour les non-intimes et les militants UMP), illustration façon name-dropping d'une partie de "tout le gratin des plus bons à rien" qui constitue le petit monde d'Eudeline... L'ensemble (musique et images) est volontairement mal calé, malhabile, on croirait presque une démo, un pilote, et, n'en déplaise aux détracteurs, c'est justement ça qui est on ne peut plus dans le ton. Et pour la petite histoire, le clip a fait l'objet dès sa sortie d'une interdiction d'antenne de la part du CSA, au motif qu'on y assiste au soi-disant répugnant spectacle de deux représentantes du sexe féminin en train de s'embrasser. D'ici à ce que les moins de 16 ans y voient une invitation à la déviance, il y a quand même un sacré fossé... Mais bon, de toute façon, le nom de Despentes est suffisant en soi à créer la polémique. Alors le moindre détail de tout ce qu'elle peut peut faire ou ne serait-ce qu'approcher est systématiquement soumis à une étude on ne peut plus sévère de la part des détracteurs.. et des censeurs.

"Montevideo Blues", ou le calvaire post-cure d'un vieux camé anonyme, apporte une nuance nouvelle à l'oeuvre d'Eudeline : le détachement par l'humour (et oui !) d'un sujet pourtant traité la plupart du temps on ne peut plus gravement (Lou Reed, Keith Richards, Johnny Thunders...) Mais c'est à chacun d'aimer ou pas ce texte, surprenant, lui-aussi inattendu, en tout cas certainement "utile"... Un cas à part.
"Encore Un Verre (Let's Drink)", rémininiscence approximative du "Goodnight Ladies" de Lou Reed, et bien sûr à prendre au 3ème degré (au moins)... Pour un fan un peu trop exalté, cette petite private joke pourrait presque être le porte-drapeau d'une sorte de nouveau "rock décadent à la française" (?). Pourquoi pas... Car tout y est, c'est vrai, c'est-à-dire qu'au travers d'une interprétation on ne peut plus décalée, toute en fausses notes, c'est bien l'odeur des bars de nuit et le parfum de lose qu'on sent ici. Une nouvelle preuve, s'il en fallait une autre, qu'Eudeline s'y entend à distiller des ambiances authentiques.
Mais LE grand moment du disque, c'est sans aucun doute "La Houle" : là, on touche au sublime : texte superbe, accompagnement magnifique de Christophe Van Huffel à la guitare (et dans l'inspiration quelques réminiscences de Big Brother & the Holding Company...). Un authentique petit bijou. Qui brille, puis éclate, se calme à peine pour repartir en beauté... Tout en ricochets presque psyché... La patte de l'ex-guitariste de Tanger, ici co-compositeur, est plus que palpable, on sentirait presque ici cette atmosphère si particulière des excellents disques du groupe de Philippe Pigeard (c'est d'ailleurs avec la base même de Tanger, le guitariste-compositeur Christophe Van Huffel et le bassiste Didier Perrin, que l'album a été réalisé). Incontournable en tout cas.
Incontournable, comme l'est aussi la (pourtant inattendue !) reprise d'Adamo, "La Nuit", qui dans cette délicieuse version façon virage au sépia, baigne dans une atmosphère vaporeuse, mélo-dramatique, s'y vautre même, sans crainte du ridicule, de la caricature... 
Car justement c'est bien ça qu'on reproche le plus souvent à l'ami Eudeline : être (ou passer pour) une quasi-caricature, de vieux rocker fatigué bien sûr, de vieux râleur, de soi-disant sale snob jamais content, etc... Eudeline l'éternel dandy junkie à la démarche skieuse et aux fréquentations jugées trop jeunes et / ou trop dans le coup pour être autre chose que de la démagogie "à la Rock'n'Folk"... Vendu à la cause passéiste du Gibus... Si ! Si ! C'est exactement ce qu'il m'est arrivé de lire ces derniers temps... Damned ! Car depuis que la bête s'est réveillée, c'est-à-dire depuis la parution en 97 de son si attendu premier roman, d'ailleurs très bon, "Ce Siècle Aura Ta Peau", et bien depuis on ne compte plus les petits bobos avares de compliments (et d'objectivité...) qui se pourlèchent du petit plaisir sadique de balancer de petites vannes d'universitaires réac' à chaque nouvelle actualité de notre antihéros...
Misère... Si on ne peut plus revendiquer son amour sincère et sa nostalgie d'un genre à part et d'une époque hélas ! révolue, si on ne peut plus être crédible parce qu'on ne donne pas dans les artifices stériles de ces tristes années 2000, si on doit se faire insulter parce qu'on défend bec et ongles des beautiful losers comme Pete Doherty , Johnny Thunders ou Anton Newcombe, si la vie en rock ne doit plus qu'être source de quolibets et de remarques blessantes, dans ce cas, oui ! cette époque n'a rien compris, rien retenu des leçons du passé... et des artistes (et oui !) comme Eudeline, Despentes, Darc et consorts ont donc plus que raison de s'échiner à prolonger l'état de grâce... En quelque sorte.
Bref... Que dire de plus finalement sinon qu'objectivement (et c'est un esthète du rock qui parle) cet album est tout simplement aussi inattendu qu'indispensable ? A proprement parler...
Sex, Drugs & Rock'n'Roll... 
(un antihéros parmi d'autres... ?)
(à suivre... !)